Valorisation et préservation des savoirs architecturaux - Témoignage de nos volontaires

En 2016, Astrid et Clara, deux jeunes architectes belges, ont entrepris un voyage de 9 mois en Amérique latine, en passant par le Pérou, l'Equateur et la Colombie. Après avoir passé 6 mois au sein de Mano a Mano, elles ont passé 15 jours comme volontaires dans des communautés de notre partenaire, les Inkas Vivants.
>> Retour sur ces deux semaines riches en réflexion autour de l'architecture, des traces du colonialisme et sur une belle aventure humaine.

 


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Accueil et mission

 

 

 

Volontaires au sein de l’association Identité Amérique Indienne, nous avons passé deux semaines dans les communautés traditionnelles Quechua de Patacancha et Huilloc. Architectes de formation, nous nous intéressons à leur manière d’habiter, de vivre, à leur savoir-faire traditionnel, à leur architecture de terre dite adobe, à l’auto-construction, à leur fonctionnement, à leur relation à la Terre, leur vision.

 

Notre mission au sein de la communauté était initialement d’aider les familles à améliorer le confort au sein de leur maison non seulement pour elles-mêmes mais aussi afin d’accueillir des touristes désireux de vivre une expérience au sein d’une communauté indigène.

 

 

 

 

 

En immersion, nous étions reçues chaque jour dans une famille différente. Chaque famille nous a accueillies avec une grande hospitalité: nous y étions choyées ! Au programme de ce séjour, rencontre et initiation aux métiers à tisser (du filage de laine à la teinte, mais également par les motifs, symboles, au langage par le tissage),  introduction aux plantes médicinales, partage du quotidien, accompagnement lors de leurs activités pastorale, culinaire,... Au cours de ces deux semaines d’observation dans les communautés de Patacancha et Huilloc, nous nous sommes posées une myriade de questions qui nous habitent encore aujourd’hui. Il est nécessaire pour nous de vous en faire part ici pour décrire cette expérience de la façon la plus exacte possible.

 

 

 

 

 

A la demande des habitants, nous avons esquissé quelques plans de maison d’hôtes parasismiques en terre adobe dans le but de pouvoir accueillir au mieux - comprendre à l’occidentale – les touristes choisissant le tourisme communautaire. La demande était précise, la maison devait contenir en son plan une chambre matrimoniale avec sa salle de bain attenante, une chambre double également munie de sa propre salle de bain, une salle à manger et une cuisine, et tout le «luxe» occidental (dans certaine famille nous avions la télé dans notre chambre).

Prêtes à faire table rase de nos habitudes européennes au quotidien et dans nos dessins pour nous abandonner au mieux à leur culture, la demande nous a un peu surprises. En effet, selon nous, les personnes adeptes de tourisme communautaire cherchent la découverte de la vie quotidienne des habitants, de leurs coutumes et de leur patrimoine. Ils s’attendent de facto à faire face à des conditions de vie autres que les leurs et sont prêtes à s’immerger dans la communauté qui les accueille suivant ses codes.


Colonisateurs malgré nous ?

Pour illustrer ce propos et puisqu’il est l’heure pour nous de passer à table, parlons table. Le repas tient, et ce, depuis toujours, une dimension très culturelle tant au niveau de l’alimentation que du rite. Dans chaque famille lors des repas, dans un souci toujours de nous recevoir au mieux, nous étions reçues à l’occidentale. La table - mobilier historiquement très occidental, apparu dans le courant du Moyen-Age à l’occasion de banquets (XII-XIIIe) - était dressée en respectant le plan indiqué dans le guide de la communauté dédié à l’accueil des touristes comprenant des lignes directrices sur le comment dresser une table, comment faire les lits,...

Nous mangions à table, mais nous étions les seules. La famille, elle, se réunissait autour du foyer à même le sol sur des peaux de moutons, ou sur des rondins de bois faisant office de tabourets. Le repas nous était servi par la famille tantôt dans la même pièce si l’organisation spatiale se résumait à la cuisine, tantôt dans notre chambre, ou dans une pièce isolée.

 

 

 

 

Nous restions donc en dehors de ce moment de partage, écartées, confinées dans cette position plus « élevée ».
Nous revendiquions de manger avec eux, mais ils insistaient en retour pour que nous gardions la place à table qui nous était consacrée ; instaurant de cette manière un rapport dominant-dominé rappelant l’époque coloniale.

Ce questionnement est révélateur de la vision que portent les communautés indigènes, autochtones sur notre monde occidental dominant, plus développé à leurs yeux. Pourquoi s’imposent-ils ces règles ? Ne sommes-nous pas «malgré» nous toujours colonisateurs ?

 

 

Rendre ses lettres de noblesse aux matériaux locaux


Quels impacts dévastateurs ont la mondialisation, le capitalisme, sur ces communautés, ces peuples indigènes ? Ce même questionnement ressort également de notre expérience à Lima ou même dans la région de Manabi en Equateur au lendemain du séisme (magnitude de 7,8) affectant la région. Que cela soit en ville ou dans les campagnes, à un stade plus ou moins avancé, le paysage se transforme. La terre crue, le bambou, le bois de palmier font peu à peu place à la brique et au béton. L’urbanisation gagne du terrain. Les campagnes se vident. Les villes s’étalent. Les profils s’élèvent. L’architecture vernaculaire (1), élément identitaire important propre au territoire, disparaît. Est-ce là le progrès ?

La brique et le béton dominent aujourd’hui le paysage. Ce sont des matériaux réputés dans l’imaginaire collectif comme nobles incarnant la stabilité, la durabilité, la modernité, le développement. Symboles d’une certaine réussite sociale. Aujourd’hui, l’usage de matériaux locaux jouit d’une mauvaise réputation. Les maisons en adobe sont le patrimoine de beaucoup de familles pauvres. Il est important de le souligner, comme l’histoire nous l’a démontré à plusieurs reprises, que le comportement parasismique ne dépend pas uniquement du matériau de construction mais également de sa bonne mise en œuvre, de son dessin. Peut-être observe-t-on actuellement une perte de savoir-faire au niveau des techniques de construction traditionnelles ? Le dessin permet de compenser les faiblesses de tel ou tel matériau. Il y a aujourd’hui, à notre avis, un travail à faire en collaboration avec les communautés locales pour recenser leur savoir-faire, le valoriser et rendre ses lettres de noblesse à la construction parasismique de terre crue, de bambou et de bois.


En Equateur, dans la région de Manabi, les maisons qui ont le mieux résisté au séisme sont celles de palmier et bambou dont la structure et les matériaux plus flexibles ont étés capables d’encaisser les mouvements du terrain. Antisismique et local, incompatibles? Notre réponse serait négative. L’architecture est définie par le Petit Robert comme étant un art de construire

 

Aujourd’hui, une part importante de matériaux de construction est importée ou nécessite pour leur transformation une importante consommation d’énergie. Pensons plutôt le local avec toujours une visée globale, c’est-à-dire dans ce cas particulier, revenir à construire les maisons avec les ressources disponibles directement sur le terrain aurait donc un impact global assez intéressant : moins d’énergie (transport, transformation, ...) – diminuer le coût du bâtiment – diminuer l’empreinte écologique du secteur de la construction – penser au cycle de vie du matériau à sa recyclabilité. Bref, penser durable !

 

Nous parlons ici de nos trois expériences en tant qu’architectes volontaires au Pérou et en Equateur, mais pensons que ce constat peut être élargi à la plupart des pays en voie de développement. Malgré nous, occidentaux, incarnons la richesse, le savoir,...

A plusieurs reprises, les personnes que nous rencontrions mettaient l’accent sur ce point : « Vous, vous savez, vous avez étudié là-bas, vous êtes architectes. ». Nous ne savons pas. Tout est très différent de ce que nous connaissons. Qu’avons-nous fait ? Que sommes-nous en train de faire ? N’est-il pas temps de reconnaître notre ignorance? Favoriser le partage, valoriser chaque culture est bien plus enrichissant. nous avons encore beaucoup à apprendre !

 

(1) Définie, dans le premier volume de Encyclopedia of Vernacular Architecture of the World, vaste somme publiée aux éditions Cambridge University Press, comme étant l'architecture des gens, l'architecture sans architecte, faisant appel aux matériaux disponibles sur place et mettant en œuvre des techniques traditionnelles des édifices selon des proportions et des règles déterminées par leur caractère et leur destination.)


"De nombreux peuples indigènes paient le tourisme
ou « l’écotourisme » au prix fort."

 

Ces peuples subissent les dégâts du tourisme à différents niveaux: ils sont souvent évincés de leurs terres traditionnelles, sont confrontés à la perte du contrôle des ressources naturelles, à la détérioration de la biodiversité ; à la déchéance sociale ; à la banalisation et à la commercialisation de leur culture. Dépassés, ces peuples souffrent de l’incapacité à absorber un afflux de tourisme grandissant. Leur mode de vie, leur environnement sont menacés.

 

Les communautés Patacancha, Rumirac, Huilloc, ... appuyées par l’association belge Identité Amérique Indienne sont réellement actrices de leur tourisme. Elles gèrent directement leur accueil, les activités touristiques et la répartition des bénéfices. Il est donc important de les mettre en garde par rapport à toutes ces problématiques, ces questionnements, qui nous ont marquées durant notre séjour dans ces communautés.

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